Les Ombres de la Ville

Publié le par Octave

 

Les Ombres de la Ville


 

(Dessin : Guy Debord) 
 

 

 

Il est un chemin dont la pente, assombrie par des ifs vénéneux, conduit, à travers un profond silence, aux demeures infernales ; là, les eaux inertes du Styx envoient les vapeurs qu’elles exhalent ; c’est par là que descendent les ombres récentes et les fantômes qui ont reçu les honneurs du tombeau. La Pâleur et le Froid habitent dans toute leur étendue ces lieux incultes ; les mânes nouveaux ignorent où est le chemin qui conduit à la ville du Styx, où est le palais redoutable du roi Dis ( Hadès ). Cette ville immense a mille avenues et des portes ouvertes de tous côtés ; comme la mer reçoit les fleuves de toute la terre, ainsi ce séjour reçoit toutes les âmes ; (...) Partout vont et viennent des ombres exsangues, sans chair et sans os ; les unes se pressent au forum, les autres dans le palais du souverain d’en bas ; d’autres se livrent à divers travaux qui leur rappellent leur vie d’autrefois ; d’autres subissent le châtiment qu’elles ont mérité.

 

Ovide - (Les Métamorphoses)

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D es couleurs électriques sur un noir empire

Dans les nuits brûlées par les libres trajectoires

Entrechoquant leurs étincelles persistantes

Monceaux d'explosives lumières oppressantes,

Morceaux de taciturnes passants sous les flammes.
Mouvements, on devine partout vos empreintes,

Peintes sur l’ébène de la toile nocturne,

Tirées par la glisse des brillants véhicules

Qui hululent, par leurs moteurs, de longs soupirs...

 

Les individus, particules solitaires,

Tas de vers luisants hypocrites qui s'affairent,

Et aux désirs morts comme une sèche terre

- Pauvres hères sectaires ! -

Vont, tacites, dans l’humidité vaporeuse,

La froide atmosphère Métropolitaine

Où ils cherchent des refuges pour leur rengaine,

- Abris d'égos d'une collectivité odieuse... -

La Ville les supporte tous, la vieille gueuse !

Son histoire connu tant d’autres sourdes haines.

 

Dans le décor obscur géant, soyez fascinés,
Le Spectacle de l’imposture se révèle
Lorsque, soir venu, on Le tire bien au clair,
Et qu'il s’éclaire, ment sous vos yeux au grand jour;

Son feu se propage par halos d’illusions,
S'engouffre à travers les larges avenues,

Transfigure les foules d’images que les néons étalent

- Brille donc, Liturgie de la publicité !

Ici s'illumine la City léthargique
Cléricale comme un cierge hiératique...

Ceintes sur ses murs, icônes omnicolores
Qui nous suggèrent des omertas indolores

 

 

L’illusion déforme, mais l'ombre émancipe,
Tord, se moque de toutes ces prisons de formes
Qui trouvent enfin leur réelle consistance,
Tombent dans la sombre platitude rampante
Ne peuvent oser qu'une pâle résistance,
Déchues, sapées, vides silhouettes dansantes,
Déteintes, gisantes au bas du piédestal,

Piétinées – comble de la dérision totale !

 

Ombres silencieuses, les belles tumultueuses
Où, capturés, s’assassinent tous les mensonges.

La nuit est l’ombre du ciel fatigué, elle montre

Dans les rues de lumière étouffant les songes

Tout le malaise pour un court temps absorbé

 

A l'intérieur des vives réflexions graciles
Des ombres de la ville, ces jolies veilleuses


Belle nébuleuse née des lueurs du soir...

 

L enchevêtrement dément des trajets perdus,

Comme Styx urbanisé aux flots de métal,

Trace : contours bétonnés, monde de Tantales,

Supplices devant des télés, rêves tordus...

Nuées d’images, démagogie déjà jouée,

Le vieil Aristophane raillait sa substance

Mais aujourd’hui tout n’est qu’un grand théâtre rance

Où la parodie rentre dans le jeu, déjouée

 

Le Styx, et tempête des ombres immortelles

Rappelant la mort dont leur noir vide s'empreigne :

Condamnant humains, objets, à la même peine

Dansant, en reflets, les illusions des mortels

Désincarnant ce triste monde matériel

Chantant l’ode de la victoire des sirènes

- « L’industrie, l’image d'Épinal sacrée reine ! »

Dans ces rues, chaque ombre montre le sillage d’une nacelle

En vogue vers l’Enfer, la vie artificielle;

La ville entière chavire dans l’ombre, la mise en scène.

 

Sorte d’Atlantide hors des eaux mais noyée

Par l’air falsifié des vies individualistes :

Tant inconscientes de paraître à la mode fasciste,

Toutes vêtus des belles vertus qu’elles ont soudoyées,

Toutes bien réfugiées sous leurs laids masques tant choyés,

Tant satisfaites des grands airs qu’elles se donnent, voyez

Un carnaval vénitien de cauchemar comme rite !

Cette ville baigne dans les affres d’une culture déconstruite,

Emportée par la ronde désuète des mânes incultes

Qui veulent toutes le Spectacle, et rien d’autre, foudroyées

Dans l’éternel réveillon, dans l’éternelle fuite

             C’en est assez !

 

                                              Rideau. Voilà les âmes broyées !

L'ombre les démasque, tous saisis sur la route

Des ambitions minuscules privées de doute;

Ils fuient chacun de leur coté coûte que coûte

Méprisant la chute sans retour de leurs semblables

Sur un macadam dont ne relève aucun câble,

Croyant des histoires sur le mérite, fables

Pour s’imaginer que ces miséreux, dehors,

Ont choisi, on ne sait trop bien comment, leur sort…

Pour s’assurer la persuasion de leur bonheur

Ils ont bien pensé à tout à la bonne heure :

Une armée de médias comme beau miroir docile

Qui susurre un message sur la réalité ;

Mais lorsque les citoyens de l’époque conformiste

Sortent de leurs cagots de ferrailles et de chimères

A l’extérieur, à la lumière, on ne voit d’eux

Que les longues traînées ombrageuses de leurs chemins

Perdues dans l’Enfer d’une citée rendue stérile

Par leur vouloir vivre atone d’ignares égarés…



La ville fût une déesse, on élevait son art

A des sommets toujours nouveaux de créations

Elle n’est plus que l’illusion navrante des vitrines.



Seules veillent encore les ondes noires à l’aspect mystique

Consacrant choses, êtres, dans leur nature héroïque ;

Et les rues s’embellissent, renaissent d’ombres et lumières

Dans cette empoignade d’effluves aux sauvages manières…







Cette nuit existe depuis bien plus de mille fois
Et la fille de la ville, Shéhérazade
Surveille ses habits,

Son Ombre


Amie de la lumière, Elle grandit
À chaque pas, plus à la clarté
Du pavé reflété d’argent


Elle resplendit mieux sous la lune
Dont la blancheur incandescente
Accélère les glissements audacieux


Faut-il aller la chercher sur l’or
Du boulevard illuminé
Que transcendent les arcades et leurs reflets antiques?


Dans le feu ambré des carrefours
Sa fuite s’emballe, se frictionne
Contre les braises des phares, des réverbères


Elle marche sur le fleuve sans miracle !
Les remous gris bleu sous les étoiles
N’en perdent pas une miette


Les tendances lapis-lazuli des murs par un ciel assombri
Nourrissent ses pérégrinations dans les passages inéclairés
Dons éphémères de l’aube et du crépuscule ...


Il suit son ombre comme son amoureuse
Qui lui fait découvrir le voyage majestueux des soirées
Dont l’effet de beauté macule son visage comme une suie


S’il disparaissait au croisement
Avec elle, il se fondrait
Simplement dans tout le profond noir







02/2007

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Publié dans Poésie

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